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Le droit au miroir de la littérature


La littérature est-elle susceptible de dévoiler le droit ou de faire apparaître ce qui demeure caché en son sein ?


Le droit au miroir de la littérature

La littérature est-elle susceptible de dévoiler le droit ou de faire apparaître ce qui demeure caché en son sein ? Cette interrogation n’est pas négligeable car « si la fiction littéraire fabrique de l’illusion, le droit semble plutôt fabriquer du réel »[1].


Aux origines se trouve le mouvement Law et Literature initié par des juristes américains soucieux d’éclairer leur pratique par des exemples littéraires qui mettent en scène le droit. Le premier d’entre eux est l’avocat Irving Browne, ayant compilé des extraits de romans concernant le droit et les juristes (Law and Lawyers in Literature, 1882), avant que le juge new-yorkais Benjamin Cardozo ne mette en relief les rapports étroits entre la forme et le fond dans le style judiciaire (Law and literature, 1925). De ce courant, qui va aujourd’hui bien au-delà de ce qu’ils avaient pu imaginer, certains auteurs se sont tournés vers l’étude des œuvres littéraires pour nourrir le processus de fabrication du droit, tandis que d’autres ont abordé la notion de droit comme littérature pour répondre aux difficultés de la théorie juridique. En France, il faut attendre l’anthologie de Philippe Malaurie (Droit et littérature, Anthologie, 1997) pour voir ce champ de recherche se développer[2].


Il ressort de cette école de pensée plusieurs manières d’illustrer les rapports entre la littérature et le droit : le droit de la littérature (droit d’auteur, responsabilité civile de l’écrivain, droit de la presse, etc.), le droit comme littérature (qualités littéraires du droit), le droit comparé à la littérature (structure littéraire du droit, méthodes littéraires et juridiques) et le droit dans la littérature (représentation de la loi, de la justice et des grands problèmes de droit dans la littérature). Dans cette dernière approche, le juriste s’attache à saisir l’image que la société se forge du droit à travers la littérature, soit une sociologie du droit, qu’il s’agisse de la représentation du droit et de la justice chez Honoré de Balzac[3], Fiodor Dostoïevski[4], Gustave Flaubert[5], Victor Hugo[6], Jean de La Fontaine[7], Marcel Proust[8], le marquis de Sade[9], William Shakespeare[10], Émile Zola[11] et tant d’autres… Le terrain est vaste et à peine défriché quand on sait que la plupart des études portent sur des classiques et que la littérature contemporaine demeure encore peu explorée !


Le droit est une histoire, une « fabulation »[12], et l’attrait du juriste pour la littérature n’est donc pas anodin : plus la langue est riche, plus la règle est forte ; plus elle est pauvre, plus elle s’étiole. Or, prendre les mots au sérieux, pour un juriste, revient à être précis et permet de créer ou de discerner une réalité juridique. Dans La guerre de Troie n’aura pas lieu, Jean Giraudoux fait dire à Hector : « Le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination. Jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité » (acte II, scène V). La formule n’est probablement pas flatteuse mais elle est juste. Une décision de justice n’est-elle pas une allégorie juridique où s’unissent indissociablement analyse juridique et vision poétique, un ut pictura poesis moderne[13].


Plus encore, il serait même possible d’affirmer que c’est le droit tout entier qui peut être lu comme comparution théâtrale[14] : la Constitution de 1958 possède une structure formelle et un schéma narratif de type théâtral ; l’article 1240 (anc. art. 1342) du Code civil possède une structure rythmique poétique (le premier vers comporte une césure, le second est suivi d’un rejet qui permet d’insister sur la réparation).


Dès lors, la confrontation entre droit et littérature n’est pas vaine puisque ces deux disciplines conduisent à un enrichissement réciproque fait d’emprunts, d’interactions et de dialogue. En apprenant à lire et à interpréter les surfaces et les mots, le juriste gagnerait à penser comme un écrivain ou un poète, puisque de la créativité et de l’inspiration naîtraient les meilleures narrations au service du droit.


[1] Ph. Ségur, « Droit et littérature. Éléments pour la recherche », RDL 2017, n° 1, p. 110.

[2] C. Baron, La littérature à la barre, CNRS Éd., 2021 ; D. Salas et A. Garapon (dir.), Imaginer la loi. Le droit dans la littérature, Michalon, 2008 ; J.-P. Masson, Le droit dans la littérature française, Bruylant, 2007 ; F. Ost, Raconter la loi. Aux sources de l’imaginaire juridique, Odile Jacob, 2004 ; C. Biet, Droit et littérature sous l’Ancien Régime, le jeu de la valeur et de la loi, Honoré Champion, 2002 ; A. Teissier-Ensminger, La beauté du droit, Descartes et Cie, 1999 ; notons la création de la Revue Droit & Littérature en 2017 par Lextenso.

[3] N. Dissaux (dir.), Balzac, romancier du droit, LexisNexis, 2012.

[4] R. Legeais, Dostoïevski, criminologue et philosophe de la justice, LexisNexis, 2021.

[5] C. Fillon, « Le droit, fil de la trame romanesque chez Flaubert », RDL 2017, n° 1, p. 125.

[6] P. Mazeaud et C. Puigelier , Victor Hugo, Mare et Martin, 2013.

[7] P. Noual, « La Fontaine, les Fables et le droit », RRJ 2020, p. 731.

[8] P. Noual et D. Lovato, « Les Lois de Marcel Proust », RDL 2021, n° 5, p. 53.

[9] F. Ost, Sade et la loi, 2005.

[10] D. Goy-Blanquet, Côté cour, côté justice. Shakespeare et l’invention du droit, Classiques Garnier, 2016 ; F. Ost, Shakespeare. La comédie de la loi, Michalon, 2012.

[11] S. Delbrel, Zola peintre de la justice et du droit, Dalloz, 2021.

[12] B. Edelman, Quand les juristes inventent le réel. La fabulation juridique, Hermann, 2007.

[13] A. Laingui, « La poésie dans le droit », Arch. philo droit, 1996, t. 40, p. 136.

[14] Ch. Biet, « Droit, littérature, théâtre : la fiction du jugement commun », Raisons politiques 2007, n° 27, p. 91.



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